Ce n'est pas une question d'optimisme. C'est une question de regard sur ce qui résiste.
La fiction de catastrophe a un problème avec les survivants. Elle les rend extraordinaires.
Le héros post-apocalyptique est musclé, tactique, légèrement sociopathe… il faut l’être pour traverser ce monde-là. Il stocke, il domine, il élimine les menaces. Il survit parce qu’il est différent des autres, plus fort, plus lucide, moins sentimental. C’est une fantasme de distinction individuelle habillé en réalisme brutal.
Ce n’est pas ce que j’observe.
Quand je regarde Crickhowell, Marinaleda, Ungersheim — ces territoires qui inventent l’après maintenant, avant même l’effondrement — je ne vois pas des héros. Je vois des gens ordinaires qui ont choisi de faire quelque chose ensemble plutôt que de subir séparément. Des gens qui ont dit : “Notre pub va fermer, on le rachète. Nos commerces disparaissent, on crée une coopérative. Notre commune dépend des chaînes d’approvisionnement mondiales, on plante des légumes”.
Pas de superpouvoirs. Pas de vision prophétique. Juste une décision collective, difficile, qui demande du temps et de la confiance : les deux ressources les plus rares dans un monde qui s’accélère.
Quand j’écris sur Thomas dans À distance, je veux montrer quelqu’un qui a survécu biologiquement mais qui a perdu quelque chose d’essentiel : la capacité à être avec les autres. La Grande Fièvre n’a pas seulement tué des corps : elle a tué la confiance, le contact, la proximité. Et c’est ce que Thomas doit réapprendre, plus difficile encore que trouver de la nourriture ou un abri.
Quand j’écris sur Alice dans Fragmentés, je veux montrer le travail ingrat et nécessaire de ceux qui font le lien entre des groupes qui s’ignorent ou se méfient. Cartographier la fragmentation, c’est bien. Dessiner les connexions possibles, c’est autre chose, c’est parier sur la coopération quand tout pousse à l’isolement.
Ce sont des survivants ordinaires. Ils ont peur. Ils font des erreurs. Ils doutent de leurs choix. Mais ils ne renoncent pas au lien et c’est ça, pour moi, la résilience réelle. Pas le courage héroïque. La persistance dans la relation.
La distinction entre victime et survivant n’est pas une question de force. C’est une question de regard.
La victime est définie par ce qui lui a été fait. Le survivant est défini par ce qu’il choisit de faire avec ce qui reste. Cette distinction n’est pas morale. Elle ne dit pas que les victimes ont tort d’être victimes, ni que les survivants méritent leur sort. Elle dit simplement que dans la fiction, je m’intéresse à ceux qui agissent encore, même maladroitement, même épuisés, même sans garantie de succès.
Parce que c’est ce que font les habitants de Crickhowell. Parce que c’est ce que font les paysans d’Ungersheim. Parce que c’est ce que font, à leur échelle et à leur façon, des milliers de communautés qui n’attendent pas les gouvernements pour inventer leur après.
La fiction n’est pas une promesse. Elle est une carte des possibles. Et je préfère dessiner des cartes où les humains se retrouvent plutôt que des cartes où ils s’effacent.
Penser l’effondrement pour traverser le présent. — Éditionseffondrements.site
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