Qui gardera la mémoire ?

Le savoir comme bien commun ou comme marchandise — la vraie question de l'effondrement

En écrivant La mémoire des machines, j’ai fait une chose que je ne planifiais pas : j’ai posé une question que je ne savais pas encore formuler.

Quand une civilisation s’effondre, qu’est-ce qu’on perd vraiment ?

Pas les bâtiments — ils restent, en ruines.
Pas les corps — dans un premier temps.
Ce qu’on perd, c’est ce que les bâtiments et les corps savaient faire. Le savoir opérationnel. La connaissance transmissible. La mémoire de comment les choses fonctionnent.

Et cette perte-là ne se passe pas d’un seul coup. Elle se passe en trois temps.

Premier temps : la dégradation

Le savoir ne disparaît pas, il se dégrade. Les manuels techniques existent encore, mais personne ne sait les lire dans leur totalité. Les protocoles survivent, mais les pièces pour les appliquer manquent. Ce qu’on croyait être une connaissance solide se révèle être une chaîne d’interdépendances fragiles : chaque maillon supposait que le suivant existait.

Dans La mémoire des machines, Samuel Lin vit dans ce paradoxe : entouré des vestiges d’une technologie avancée qu’il ne peut plus reproduire complètement. Il sait ce que ces machines faisaient. Il ne sait plus les fabriquer. L’écart entre comprendre et pouvoir faire est devenu un gouffre.

Deuxième temps : la mythification

Ce qu’on ne comprend plus, on le sacralise. Les rituels remplacent les protocoles. Les gestes techniques se vident de leur sens et deviennent des gestes magiques. C’est ce que craignent les Conservateurs dans la nouvelle : que le savoir préservé se transforme en dogme figé plutôt qu’en outil vivant.

Maya — ingénieure en robotique reconvertie en mécanicienne — le dit avec une précision qui m’a surpris en l’écrivant :

Le danger serait de réduire notre horizon aux limites de ce que nous avons pu préserver.

Troisième temps : la marchandisation

C’est le plus dangereux !

Ce que les uns ne comprennent plus, les autres le monétisent. Dans le monde post-effondrement de la nouvelle, le Cartel des Mécaniciens a compris avant tout le monde que la connaissance technique était la nouvelle ressource rare. Ils la contrôlent, la vendent, l’utilisent pour établir leur domination. Une approche qui, selon Samuel,

rappelait dangereusement les pires aspects du monde pré-effondrement.


Je n’ai découvert qu’après avoir terminé cette nouvelle les travaux d’Olivier Hamant, biologiste et directeur de l’Institut Michel Serres. Sa thèse : la résilience d’un système ne naît pas de sa standardisation, mais de sa diversité adaptative. Le contraire exact de ce que fait le Cartel — et de ce que fait une bonne partie de notre économie numérique actuelle.

Car la question n’est pas seulement fictive. Elle est présente, maintenant, dans notre rapport au savoir.

Qui contrôle la connaissance technique aujourd’hui ? Des plateformes dont les algorithmes sont opaques. Des brevets qui rendent les réparations “illégales”. Des logiciels dont le code source est propriétaire. Des modèles d’IA verrouillés. Nous construisons, en temps réel, un monde où le savoir est de plus en plus une marchandise — et de moins en moins un bien commun.

Le Low-tech Lab fait le pari inverse : documenter, tester, partager en open source des technologies simples, accessibles, réparables. Ce sont, dans le langage de ma fiction, des Conservateurs. Ils travaillent avant l’effondrement à ce que Samuel Lin fait après.


Je ne suis pas technophobe. Et la collapsologie n’est pas une idéologie du retour en arrière. C’est une discipline qui regarde la fragilité en face pour mieux penser la robustesse.

La robustesse ne vient pas de la complexité croissante des systèmes. Elle vient de leur capacité à fonctionner même quand une partie cède. Et cette capacité dépend directement d’une chose : est-ce que le savoir qui les fait fonctionner est accessible, transmissible, vivant ?

Ou est-il verrouillé derrière un écran de connexion ?

La véritable valeur de la connaissance ne réside pas dans son contrôle exclusif, mais dans sa diffusion adaptative.

C’est Samuel Lin qui le dit — à travers moi — dans les dernières pages de la nouvelle. C’est aussi, presque mot pour mot, la conclusion d’Olivier Hamant dans ses travaux sur les systèmes fluctuants.

La fiction et la science arrivent parfois au même endroit, par des chemins différents. C’est peut-être le signe qu’on approche de quelque chose de vrai.

— La mémoire des machines, Effondrements 3, Éditions BoD, 15,99€
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Effondrements — Fictions & Essais sur l'effondrement du monde

Par Didier RAMON

Je suis Didier RAMON, auteur et éditeur. J'écris des nouvelles, des romans et des essais qui explorent un territoire commun : la fragilité de notre civilisation, et ce qu'on choisit d'en faire.

Depuis décembre 2025, je dirige les Éditions effondrements.site, une maison d'édition indépendante spécialisée en collapsologie et en réflexion sur les transitions.

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