Entrer dans "La mémoire des machines" — Effondrements 3
Il y a une question que je voulais explorer depuis longtemps, et que je n’arrivais pas à formuler clairement : qu’est-ce qu’on perd, exactement, quand une civilisation s’effondre ?
Pas les bâtiments. Pas les corps. Le savoir.
La mémoire des machines commence par une image que je n’ai pas pu effacer une fois qu’elle m’est venue :
Le jour où les machines se sont tues, Samuel Lin se trouvait à trente mille pieds d’altitude, dans un avion au-dessus de l’Atlantique. Il se souviendrait toujours de ce moment — le clignotement des écrans de divertissement, puis leur extinction simultanée. Les lumières qui vacillent. La voix du pilote, inhabituellement tendue, annonçant un “problème technique temporaire”. Le bourdonnement des réacteurs diminuant graduellement, comme un animal puissant s’endormant. Puis le silence. Ce silence terrible et contre-nature d’un avion de ligne qui plane sans puissance.
Sept ans plus tard, Samuel est Conservateur principal de la Bibliothèque des Savoirs Techniques à New Cambridge, ce que Boston est devenu. Sa mission : partir en expédition dans les ruines des grandes institutions, récupérer des archives physiques, des manuels techniques, des prototypes. Tout ce que la Grande Panne a épargné parce que c’était analogique, mécanique, papier.
Lors d’une expédition vers les ruines du MIT, il dit ceci à sa collaboratrice Elisa, depuis le dos d’un cheval qui traverse ce qui était autrefois un boulevard :
Nous vivons dans les ruines physiques d’une civilisation technologiquement avancée, tout en reconstruisant une société qui ressemble davantage au XIXe siècle, mais avec la mémoire du XXIe.
La mémoire, c’est justement ce qui fait toute la différence. Nos ancêtres du XIXe siècle progressaient vers l’inconnu. Nous, nous reconstruisons avec une carte — même si certaines parties sont floues ou déchirées.
Ce que j’ai voulu explorer dans cette nouvelle, c’est le paradoxe suivant : la connaissance ne disparaît pas avec les serveurs. Elle se dégrade, se fragmente, se mythifie. Et ceux qui la préservent deviennent soit des passeurs, soit des seigneurs.
Dans le monde post-effondrement de New Cambridge, deux visions s’affrontent : les Conservateurs, qui partagent le savoir comme un bien commun, et le Cartel des Mécaniciens, qui le monopolisent comme une marchandise et un outil de domination. Ce n’est pas une fiction sur la technologie. C’est une fiction sur le pouvoir.
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Penser l’effondrement pour traverser le présent. — Éditions effondrements.site